Renoncer…
L’échec, c’est comme un séisme, le pire, c’est les répliques… On croit s’en être sorti, avoir la tête hors de l’eau, presque dans les nuages, mais c’est juste une
illusion…Les gens sont là pour vous rappeler que vous n’êtes rien. Et je rejoins Sartre « l’enfer, c’est les autres ». Ce qu’ils ne supportent pas c’est que vous réussissiez à assumer
ce qu’ils ne supporteraient pas une seconde.
Pas une parole de réconfort, juste un sourire de pitié qui fait pitié.
Et lorsqu’ils réussissent là ou vous avez échoué, leur sourire pue l’orgueil, leur réussite fait d’eux des êtres meilleurs. Non content de l’étaler comme il se doit
ils vous font en plus passer pour ce que vous n’êtes pas… Un être incapable de se réjouir pour les autres qui réagit comme un enfant. Ils sont incapables de se mettre à votre place, ah non pour
rien au monde ils ne s’y mettraient….C’est tellement dur, ne serait-ce qu’à envisager… L’espoir ne les a pas quitté eux…
Alors oui je suis un monstre, un monstre de souffrance et de solitude face à cet échec, je me sens dépossédée de moi-même, de ma vie, de mon amour, le seul, l’unique qui ne
m’ait jamais quittée…
Il est né lorsque j’avais 16 ans et un immense besoin d’aimer. Et je vous ai rencontré, vous mon professeur de français. Vous m’avez fait découvrir tout un monde que je ne
soupçonnais pas. Un monde de sensations, d’émotions et d’esthétique, celui de la littérature, vous avez donné la couleur qu’il manquait à mon amour de la lecture. Cette couleur c’est celle de la
conscience, lire en toute conscience. J’ai lu la passion dans vos yeux , vos gestes, vos exigences et j’ai senti que celle-ci naissait en moi. Aussitôt j’ai commencé à la transmettre cette
passion, bien modestement, aux camarades qui me demandaient de les aider. Depuis je n’ai jamais cessé et j’ai construit ma vie autour de cet amour.
Je me suis jetée sans filet dans vos bras fermés à l’issue de ma maîtrise, j’ai pleuré, je me suis remise en question face à vos réticences et j’ai finalement su gagner
votre attention, votre discipline, votre écoute, votre volonté de progresser et même le cœur de certains.
Je me souviens d’une phrase qui m’a soutenue dans les moments difficiles et de doute lorsque plus tard, me pensant assez armée je décidai de passer le concours qui me
permettrait de rester auprès de vous : « vos élèves vous font confiance ». Cette phrase c’est un inspecteur pourtant revêche qui l’avait prononcée, ce même inspecteur qui avait
fait licencier pour faute grave un collègue et ami dont la seule faute grave était d’être fragile…
Les semaines ont filées et mon amour grandissait, il m’a enfin rendue capable d’oser affronter une montagne pour moi infranchissable, celle du concours. J’avais envie d’être
au cœur du système qui me semblait être le ciment de notre société, je voulais me battre pour nos enfants…Et c’est ce que j’ai fait, une fois, deux fois, trois fois….Et puis j’ai accepté la
réalité, j’ai pris conscience que j’étais en train d’élimer sérieusement ma vitalité. Cet amour m’a détruit parce que comme les autres amours de ma vie je n’ai pas le droit de le vivre.
J’ai choisi le mauvais métier comme je choisis les mauvais hommes.
Cela m’a pris du temps mais j’avais fini par l’accepter, par me dire… faisons confiance à la vie ! Mais c’était sans doute encore trop orgueilleux d’être fière de moi
parce que je réussissais à relever la tête, envisager l’après renonciation, se fixer de nouveaux défis. C’était sans compter sur la maladresse des autres de ceux qui réussissent et qui viennent
vous parler de la chambre d’hôtel qu’ils réservent, de la date à laquelle ils affronteront le jury que je ne verrai jamais. De leurs difficultés à s’organiser pour les révisions parce qu’ils sont
(oh malheur) admissibles à plusieurs concours….
Alors oui je suis mesquine, égoïste, incapable de me réjouir pour les autres, alors oui je suis un monstre parce que finalement je n’assume rien du tout et que j’ai «
la haine » alors oui je suis une enfant parce que la seule chose qui naisse sur mes lèvres c’est « c’est pas juste ».
Je HAIS la vie….
PS : j’ai écrit cela hier… je crois que c’est la seule chose qui m’ait fait du bien avec les larmes et le sommeil… aujourd’hui ça va mieux que personne ne s’inquiète
mais cela reste un témoignage peut-être futile et inutile pour vous mais qui me tenait à cœur. L’éducation nationale restera à jamais pour moi une machine à broyer les hommes de bonne
volonté…
Mai 2006
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